L’Ordre de la Visitation : Histoire d’une fondation salésienne
Au tout début du XVIIe siècle, l’Église catholique connaît un élan de renouveau spirituel après les troubles de la Réforme. Dans le duché de Savoie, un jeune évêque, François de Sales, souhaite redonner vitalité et authenticité à la vie religieuse, qu’il juge affaiblie et trop rigide en son temps . Il imagine une nouvelle communauté religieuse féminine, plus ouverte et centrée sur l’amour de Dieu. Dès 1607, François confie son projet à une âme fidèle qu’il guide spirituellement, la baronne Jeanne-Françoise de Chantal . C’est le début d’une aventure humaine et spirituelle qui aboutira à la fondation de l’Ordre de la Visitation.
La rencontre de François de Sales et Jeanne de Chantal
Cette fondation est rendue possible par une rencontre providentielle. En mars 1604, à Dijon, François de Sales prêche le carême dans la chapelle ducale. Parmi l’assemblée se trouve Jeanne-Françoise Frémyot, baronne de Chantal, 28 ans, récemment veuve et mère de quatre enfants . Depuis la mort tragique de son époux en 1601, Jeanne aspire à une vie plus consacrée à Dieu et cherche un guide spirituel sûr. Selon la tradition, elle avait fait un rêve dans lequel un évêque lui apparaissait comme le directeur de conscience qu’elle demandait à Dieu. Lorsqu’elle entend François de Sales prêcher ce jour-là, elle reconnaît avec émotion l’homme de son songe . De son côté, François de Sales aurait pressenti le destin de Jeanne : il raconte avoir eu la vision de trois femmes en deuil sous un grand arbre, symbole d’une future congrégation qui étendrait ses branches au loin . Leur rencontre scelle le début d’une profonde amitié spirituelle et d’une collaboration décisive. Jeanne de Chantal trouve en François le père spirituel qu’elle espérait, et l’évêque de Genève discerne en cette femme de cœur la personne choisie pour l’aider à fonder la communauté qu’il envisageait.
Au fil des années suivantes, François de Sales guide Jeanne par sa correspondance et ses conseils. En 1610, les circonstances sont favorables : les enfants de Jeanne sont en âge d’être confiés à des proches, et la baronne de Chantal est prête à embrasser la vie religieuse. Elle quitte sa terre de Bourgogne pour s’établir à Annecy, en Savoie, près de François de Sales . Ensemble, ils s’apprêtent à donner naissance à un ordre religieux inédit, fruit de leurs aspirations communes.
L’intention initiale et le projet spirituel
Saint François de Sales remet la règle de l’ordre à sainte Jeanne de Chantal, officialisant ainsi les bases de la Visitation. Dès le départ, les fondateurs veulent un institut à nul autre pareil. François de Sales souhaite « donner à Dieu des filles d’oraison, sans pompe » : des femmes consacrées à la prière intérieure, à la fois humbles et ferventes, loin du faste ou de l’austérité excessive. Il imagine une communauté accessible à toutes, y compris celles que les autres ordres refusent habituellement – veuves, femmes d’âge mûr ou de santé fragile . En effet, à l’époque, la plupart des congrégations féminines imposent des conditions strictes de jeunesse, de dot ou de robustesse. François, lui, ouvre la porte de sa « Visitation » aux âmes de bonne volonté sans distinction, pourvu qu’elles aient « l’esprit bon et le cœur sincère » .
Le nom même de l’ordre, Visitation de Sainte-Marie, est choisi avec soin. François de Sales y voit un double symbole. D’une part, il renvoie à l’épisode biblique de la Visitation : la Vierge Marie, portant en elle le Christ, se rend avec hâte chez sa cousine Élisabeth pour l’aider . Ce mystère joyeux représente l’humilité, la charité discrète et le service du prochain. D’autre part, la fête liturgique de la Visitation était à l’époque peu célébrée, et la mettre à l’honneur est une manière de rappeler l’importance de la douceur et de l’humilité de Marie . Ces vertus mariales imprègnent le nouvel institut. Les premières « Filles de la Visitation » s’engagent à vivre dans la simplicité et l’effacement, suivant l’exemple de Marie. On valorise le cœur plus que les apparences : ainsi, « à la longueur des prières, on préfère le recueillement intérieur; aux austérités inutiles, la disponibilité du cœur; à la pauvreté affichée, le détachement réel des biens matériels… l’amour est premier » . L’esprit salésien – fait de bonté, de douceur et d’humilité – est inscrit au cœur du projet. Il s’agit d’une vie religieuse équilibrée, où la mortification est mesurée et la joie encouragée, où l’on sert Dieu dans la confiance filiale plutôt que dans la crainte.
Le 6 juin 1610, fête de la Sainte Trinité, l’ordre de la Visitation voit officiellement le jour à Annecy . Dans une petite maison des faubourgs prêtée par le duc de Savoie, Jeanne de Chantal et deux premières compagnes (dont Jacqueline Favre, la fille d’un ami de François) forment le noyau initial de la communauté . Elles entament une année de noviciat sous la direction de François de Sales lui-même. Le 6 juin 1611, ces quatre pionnières prononcent leurs premiers vœux religieux, consacrant ainsi la naissance de la Visitation . L’intention initiale est claire et audacieuse : vivre une vie contemplative intense au sein d’un “petit Institut” où règnent la charité fraternelle, la simplicité et la ferveur, et montrer qu’il est possible de servir Dieu de tout son cœur sans pour autant accomplir des exploits ascétiques extraordinaires. Cette forme de vie religieuse, plus douce et intérieure, répond à un vrai besoin spirituel de l’époque, comme en témoigne l’attrait immédiat qu’elle suscite.
Le développement de l’Ordre de la Visitation
Très vite, l’Ordre de la Visitation connaît un essor remarquable. Dès les premiers mois, de nombreuses femmes affluent pour rejoindre la petite communauté d’Annecy, à tel point que la « maison de la Galerie », berceau de l’ordre, devient vite trop étroite . En octobre 1611, moins d’un an et demi après la fondation, Jeanne de Chantal déménage la communauté dans une maison plus grande intra-muros. L’œuvre attire des vocations de toute condition, y compris des dames de la noblesse séduites par cette vie équilibrée faite de prière et de douceur .
Les fondations de nouveaux monastères vont alors s’enchaîner à un rythme soutenu. En 1615, la première Visitation hors d’Annecy s’établit à Lyon, marquant l’arrivée de l’ordre sur le sol de France. François de Sales lui-même se déplace pour accompagner cette expansion. Il doit toutefois composer avec les normes de l’Église post-tridentine, qui exigent la clôture stricte pour les religieuses contemplatives. En effet, jusque-là, la Visitation fonctionnait comme une congrégation d’« oblates » sans vœux solennels, ce qui lui permettait une certaine souplesse et même quelques sorties caritatives ponctuelles . Par exemple, à Annecy, dès 1612, il était permis qu’une fois par mois deux sœurs sortent visiter des malades de la ville, afin de manifester concrètement la charité et de garder un lien avec le monde extérieur . Mais cette ouverture, si novatrice soit-elle, doit être abandonnée pour assurer l’avenir de l’institut. À Lyon, le cardinal archevêque insiste pour que les Visitandines respectent la règle de la clôture intégrale, conformément aux directives du Concile de Trente . François de Sales, soucieux de faire approuver son ordre par l’Église, s’adapte sans renier l’esprit initial. Entre 1615 et 1618, il rédige de nouvelles Constitutions instituant officiellement la Visitation en ordre monastique cloîtré . Le pape Paul V accorde en 1618 le statut d’ordre religieux à la Visitation, qui adopte la règle de saint Augustin comme base de vie . Quelques années plus tard, en 1625, le pape Urbain VIII confirmera définitivement l’ordre par une bulle solennelle .
Ces ajustements n’entravent en rien l’essor de la Visitation – bien au contraire. Libérée des incertitudes juridiques, la jeune congrégation peut essaimer partout où le souffle la porte. De son vivant, saint François de Sales voit son ordre s’étendre à de nombreuses villes. Avant même 1622, des monastères de la Visitation s’ouvrent à Moulins, Grenoble, Bourges, Paris, Tours ou encore Clermont . En décembre 1622, lorsque François de Sales meurt soudainement à Lyon (alors qu’il visitait le monastère de Bellecour), l’ordre compte déjà treize maisons actives . Jeanne de Chantal, désormais seule à la tête de l’institut, redouble d’ardeur pour poursuivre l’œuvre commencée. Pendant près de vingt ans, la sainte fondatrice parcourt inlassablement les routes de France – fait exceptionnel pour une femme de son époque – afin d’implanter de nouvelles Visitation. Elle traverse les provinces, établit des monastères, encourage les novices, et entretient une riche correspondance avec les communautés naissantes. Le résultat est impressionnant : à la mort de sainte Jeanne de Chantal, le 13 décembre 1641, on dénombre déjà 87 monastères de la Visitation, disséminés à travers le pays et au-delà . En à peine trente années, l’intuition de François de Sales s’est concrétisée en un véritable réseau de couvents rayonnant l’esprit salésien.
Les Visitation attirent même l’attention de la cour de France : à Paris, le prestigieux couvent de la Visitation de Chaillot est fondé en 1651 et verra entrer dans ses rangs des personnalités de haut rang. Cependant, l’histoire de l’ordre n’est pas exempte d’épreuves. Au XVIIIe siècle, la Révolution supprime toutes les maisons de Visitation en France – il y en avait alors plus de 120 . L’ordre survit heureusement à l’étranger (Italie, Pologne, Suisse, etc.), et renaîtra en France au XIXe siècle avec la restauration de plusieurs monastères.
L’esprit de la Visitation
Quel est donc l’esprit propre de la Visitation, cet héritage immatériel qui explique son étonnante fécondité ? On peut le résumer en quelques mots simples : humilité, douceur, intériorité, charité. François de Sales insuffla à ses « filles » un idéal de sainteté accessible, fait de ces « petites vertus » quotidiennes qui sont le sourire de l’Évangile. Les Visitandines ne sont pas appelées à accomplir de grandes œuvres extérieures, mais à vivre pleinement l’Évangile à l’intérieur, dans le silence du cloître et la prière du cœur. « Que toute la vie et les exercices des Religieuses de la Visitation soient pour s’unir à Dieu, pour aider par prières et bons exemples à la réformation de la sainte Église et au salut du prochain », écrit saint François de Sales dans son Directoire spirituel . Cette phrase illustre bien le rapport au monde des Visitandines : cloîtrées, certes, mais non repliées sur elles-mêmes. Par leur intercession et l’exemple de leur vie fraternelle, elles se veulent au service de l’Église et des âmes, irriguant le monde de leur prière cachée comme une source souterraine. Ainsi, malgré ce que le nom pourrait suggérer, l’Ordre de la Visitation n’a jamais eu pour but principal de « visiter » physiquement les malades ou les pauvres . Son apostolat est essentiellement spirituel. Le terme Visitation renvoie avant tout à un état d’esprit : imiter la Vierge Marie rendant visite à sa cousine, c’est adopter une attitude d’humble service et de joyeuse charité, même dans la vie contemplative .
Concrètement, la journée type d’une Visitandine est rythmée par la messe, l’office divin chanté, et de longues heures d’oraison silencieuse. Le travail manuel et les petits services communautaires occupent le reste du temps, le tout « dans une grande liberté de cœur », selon la devise salésienne. La règle de saint Augustin, adoptée comme fondement, est vécue avec la modération et la bienveillance prônées par François de Sales. Pas de mortifications excessives : la pénitence existe, mais c’est surtout l’abandon joyeux à la volonté de Dieu qui est recherché. L’habit des Visitandines lui-même reflète cette simplicité : une robe grise ou brune sans ornement, un voile noir, et en leur cœur la devise « Vive Jésus ! » que saint François de Sales aimait répéter. Cette salutation, que les sœurs se souhaitent chaque jour, résume leur spiritualité : que Jésus vive et règne en elles à chaque instant.
Au fil des siècles, l’esprit de la Visitation s’est manifesté de bien des façons. L’une des plus marquantes fut la révélation du Sacré-Cœur de Jésus à une humble visitandine de Paray-le-Monial, sainte Marguerite-Marie Alacoque, en 1675. Par ce message d’amour ardent, confié au cœur d’une cloîtrée, le Christ a comme prolongé le charisme de la Visitation pour l’offrir au monde entier. La Visitation est un ordre du cœur, où la tendresse de Dieu est à l’œuvre derrière les grilles, pour rejaillir au dehors en d’abondantes grâces.
L’ordre de la Visitation aujourd’hui
La basilique de la Visitation d’Annecy, construite au XXe siècle sur les hauteurs de la ville, abrite les reliques de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal. Elle témoigne de la postérité de l’ordre fondé en 1610. En effet, l’Ordre de la Visitation est toujours bien vivant plus de quatre siècles après sa naissance. Certes, les effectifs ne sont plus ceux de l’âge d’or baroque, mais on compte encore au début du XXIe siècle environ 150 monastères de Visitandines répartis dans le monde, sur les quatre continents . La « vision prophétique » de saint François de Sales s’est réalisée : sa famille spirituelle continue d’offrir aux âmes un refuge de prière et de douceur évangélique. En France, plusieurs monastères accueillent encore des sœurs animées par l’idéal salésien, perpétuant une tradition de vie intérieure et d’hospitalité du cœur. À Annecy, lieu de la fondation, la Visitation est toujours présente et rayonne à travers son patrimoine spirituel et culturel.
En parcourant l’histoire de l’Ordre de la Visitation, on mesure la fécondité d’une intuition simple et généreuse. Ce qui a commencé par la rencontre d’un évêque et d’une veuve en quête de Dieu a donné naissance à une vaste famille monastique, inspirée par l’exemple de Marie visitant Élisabeth. Loin des éclats mondains, les Visitandines ont choisi la meilleure part : celle d’une vie donnée dans le silence, la prière et l’amour fraternel. Et leur histoire, racontée ici comme une humble épopée spirituelle, continue d’édifier ceux qui la découvrent – héritage vivant de saint François de Sales et de sainte Jeanne de Chantal, toujours prêt à inspirer notre monde en quête de sens et de douceur.